
ll n’y a pas si longtemps, lorsqu’on survolait l’Afrique centrale par temps clair, on pouvait admirer de son hublot l’apparition soudaine d’une étincelante mer intérieure, turquoise, parsemée de bouquets de verdure. Le Lac Tchad, comme surgi de nulle part, entre Sahara et Sahel. Il y a deux décennies encore en volant bas à bord d’un petit porteur on pouvait même voir les éléphants jouer, les hippopotames grognons et l’envol des oiseaux migrateurs pour qui ce point est la seule halte sur des millions de mètres cubes de sable autour. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un horizon d’ilots de dunes lunaires, léopardés de flaques d’eau à peine perceptibles. C’est la fatalité du changement climatique qui s’observe ici à vue d’œil, le temps d’une vie humaine.
Ce lac Tchad fut au paléolithique une des plus grandes étendues d’eaux continentales au monde. Sa superficie équivalait à celle de l’Allemagne soit les deux tiers de la France, avec plus de 300.000 km². C’est sur ses rives que vécut Toumaï, nom donné au crane fossile d’un primate découvert en 2001, considéré comme l’origine de lignée humaine, et qui est vieux de 7 millions d’années. Depuis cette époque toumaïque, le bassin géographique du lac est demeuré l’un des principaux foyers de l’évolution et de la dispersion des hominidés, ceci jusqu’à l’ère chrétienne qui a vu en ce même lieu la naissance des peuples bantous, qui forment aujourd’hui le plus grand ensemble linguistique et culturel au monde. Son impact a tellement marqué l’imaginaire que dans de nombreuses langues africaines le mot pour désigner une grande étendue d’eau – et par extension fleuve, lac ou mer – a pour racine le mot Tchad : Chari, Sarh, Zaïre, Nzari, Niari, Nieli, Nil… etc.
Le lac reçoit de la rivière Chari 90% de son approvisionnement en eau. Ce dernier prend naissance en République centrafricaine, pays qui s’appelait d’ailleurs avant son indépendance, Oubangui-Chari, du nom des deux bassins opposés qui composent ce territoire : l’Oubangui, affluent majeur du fleuve Congo avec lequel il finit sa course dans l’océan Atlantique vers le sud, et le Chari, plus modeste, qui collecte les rivières nées dans les forêts et remontant vers le nord pour alimenter le lac Tchad. Si au début des années 1960 la superficie du lac était encore de 26000 km² elle est réduite à moins de 1500 km² de nos jours.
Ce stress hydrique accéléré a une incidence dramatique sur le vivant, la biosphère comme la sécurité humaine. En effet, la réduction de l’approvisionnement en eau a augmenté la salinité du lac, entraînant la disparition de certaines plantes et poissons ce qui menace à leur tour les espèces terrestres qui en dépendent. Pour les humains, ce lac est le point essentiel d’accès à l’eau, très rare dans la zone. Ils s’en servent pour la consommation domestique mais en dépendent aussi pour la totalité de leurs activités économiques qui sont la pêche, l’agriculture et l’élevage. Son assèchement dégrade les conditions de vie de près de 50 millions d’habitants qui se trouvent au Tchad, au Cameroun, en République centrafricaine, au Niger et au Nigeria. Face à l’agonie des ressources, ce bassin géographique pris isolément est devenu la région qui affiche le PIB le plus bas du monde. Les jeunes hommes se retrouvent embrigadés de gré ou de force dans les katiba djihadistes, notamment Boko haram dont c’est le fief et la cause principale. Les femmes qui subissent de plein fouet le double effet de l’insécurité alimentaire et de la menace djihadiste, n’ayant plus l’aide masculine utile aux travaux ruraux de plus en plus en ingrats, gagnent les villes où la prostitution explose entrainant les phénomènes des enfants de la rue.
Réalimenter en eau le lac Tchad est donc vital pour l’homme et la biosphère. Les projets en ce sens ont été imaginés depuis les années 1930. Ils préconisent de construire un canal pour relier les eaux du versant très fourni de l’Oubangui à celles du Chari, en territoire centrafricain. Moins de 200 kilomètres séparent les rivières des deux versants à leurs points les plus proches. Il n’y a aucun risque de déséquilibrer le bassin du Congo qui connait des crues exceptionnelles depuis des décennies avec son lot d’inondations faisant des centaines de morts dans les villes comme à Kinshasa et Brazzaville et bousculant là aussi le cycle de vie animal en inondant les forêts qui ne l’étaient pas, ou plus durablement les autres.
Selon les études de l’ingénieur italien Marcello Vichi, moins de 8% des eaux détournées de l’Oubangui vers le lit du Chari suffiraient en une dizaine d’année à redonner au Tchad son étendue de 1960. En sus, le dénivelé de 600 mètres renchéri d’eau permettra de créer un barrage hydroélectrique capable de produire 35 milliards de KWH par an, d’irriguer 7 millions d’hectare de terre tout en donnant naissance à une nouvelle voie navigable reliant le lac Tchad au réseau du fleuve Congo.
Faute d’investisseurs, ce projet reste lettre morte. Les privés n’y voient aucune rentabilité directe, et l’aide au développement vient au secours de la misère quand elle est déjà présente. Il s’agit pourtant dans ce cas de s’attaquer aux causes profondes de la grande pauvreté, de l’insécurité et de la désertification. A l’heure de la prise de conscience climatique, au moment où notre siècle prétend manquer de chalenges, alors que la solidarité internationale est mise à mal par la nouvelle administration américaine, nous – Etats, associations, donateurs, techniciens, gens de bonnes volontés – pouvons nous mobiliser pour sauver la vie autour du lac Tchad.

